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Libye, 1955 : les coulisses du royaume (1)

16 Jan 2020 | Politique, Libye

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La Gazette de Lausanne, 2 février 1955.

250.000 Libyens seulement peuvent écrire leur nom, les autres, quand ils ont à remplir les formulaires de l’administration fédérale, apposent au bas de la feuille, en guise de signature, leur pouce humecté d’encre. Les illettrés sont 80 %. Ceux qui détiennent un diplôme universitaire sont quinze en tout et pour tout. La Libye compte trois avocats, mais aucun médecin et pas un seul ingénieur.

C’est dans cet abîme d’ignorance attendrissante qu’il a fallu puiser les cadres de la nouvelle nation. Tâche d’autant plus redoutable que les juristes de l’ONU, ne reculant devant aucun sacrifice, ont doté le désert de Libye d’un appareil politique extrêmement perfectionné : la monarchie fédérale, outre son gouvernement central, compte trois gouvernements provinciaux, un pour la Cyrénaïque, un pour la Tripolitaine, un pour le Fezzan. Son parlement comporte une Chambre et un Sénat et chaque province dispose d’un conseil législatif. La Chambre est composée d’un député par 20.000 habitants. Pour compliquer les choses, la Libye a deux capitales : Tripoli et Benghazi. On a voulu respecter ainsi le particularisme de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine. Malheureusement, 1300 kilomètres de désert séparent les deux villes et comme le gouvernement libyen n’a pas d’avions, il ne faut pas moins de quatre jours d’auto à travers les étendues poussiéreuses de la Grande Syrte pour assurer entre les deux administrations l’absurde va-et-vient des fonctionnaires et de leurs dossiers.

Pour comble de raffinement, le roi Idris, qui ne se sent pas plus en sécurité à Benghazi qu’à Tripoli, s’est réfugié, voici trois mois, dans le misérable palais de Tobrouk. Les Anglais y sont en force et la frontière égyptienne est proche : c’est une garantie.

Idriss 1er, roi de Libye (1951-1969)

Idris 1er, roi de Libye de 1951 à 1969.

UN TRÔNE TOUT NEUF

Aussi bien, c’est un certain Christopher Tower, dépêché par Londres auprès de la cour libyenne, qui a présidé à l’installation du régime dans ses meubles. Il a calculé les choses au plus juste, important de Londres, en grande hâte, tables-bureaux et fauteuils, rideaux de satin jaunes et sofas, gravures anglaises et lampadaires d’aluminium. J’ai même vu, à Benghazi, dans le vaste établissement de bains qui sert de palais royal à Sa Majesté, un trône battant neuf en velours rouge et bois doré qui arrivait tout droit d’Angleterre. Le trône de la reine, grand comme une chaise d’enfant, avait été offert par l’Egypte. Dans un coin, posé à même le sol, une énorme couronne attendait d’être fixée, en dais, au-dessus des deux trônes. Pour le moment, un balai de crin, planté au beau milieu de la dite couronne, prouvait qu’on en était encore à la période d’emménagement. J’étais dans les coulisses de la royauté libyenne. Le grand lever de rideau est pour l’avenir.

LE PLUS JEUNE PREMIER MINISTRE DU MONDE

Il y a chez les dirigeants de Libye quelque chose de vraiment démocratique et de véritablement touchant. Au domicile du Premier ministre, Moustapha Ben Halim, ce sont des policiers en bleu marine qui vous ouvrent la porte. N’était ce visage à la Modigliani teinté par Gauguin qu’ils abritent sous leur visière, on se croirait à Downing Street. Mais M. Ben Halim, qui est à 33 ans le plus jeune Premier ministre du monde, et possède déjà le ventre du roi Farouk, vous met tout de suite à l’aise. Gardant sur la tête le tarbouche traditionnel, il recolle à la diable, d’une main replète, le morceau de taffetas gommé qui se détache de sa nuque et me fait asseoir dans le satin vert-pâle d’un authentique sofa anglais. Il est astucieux et vif et le français qu’il parle, celui qu’il a appris dans les écoles d’Alexandrie, est empreint d’une éloquence persuasive qui, je le présume, doit lui rendre autant de services à la tribune de Tripoli qu’elle lui en rendrait, le cas échéant, dans les souks aux tapis de la médina.

Tandis que M. Ben Halim m’expose ses vues sur le rôle de la Libye dans le monde arabe, je remarque, sur le manteau de la cheminée, trois poupées de couleur gagnées, sans doute, dans quelque foire. Au-dessus : le portrait de Gamal Abdel Nasser, chef de l’Egypte et maître à penser de la Libye nouvelle.

Ben Halim s’est assigné pour tâche de moderniser son pays, que les commissions internationales ont le plus souvent qualifié de « nomade » et d’« illettré ». Le premier ministre libyen, pour sa part, n’est ni l’un, ni l’autre. Il est né en Egypte d’une famille aisée de marchands de textiles et il a obtenu, de l’Université Fouad El Awal, un diplôme d’ingénieur qui lui valut d’être, à 30 ans, le premier ministre des Travaux publics du premier gouvernement lybien. Il a une femme, une seule ; elle est d’origine palestinienne et sa maison de Tripoli retentit de cris d’enfants. Une Mercedes noire le conduit chaque matin, dès 8h30, à son bureau qui est celui-là même où travaillait le maréchal Italo Balbo.

— Sur toute la ligne, avoue-t-il en riant, nous avons chaussé les bottes de l’Italie. Mais nous, au moins, nous sommes chez nous.

LE PROBLÈME NUMÉRO UN : LES TRANSPORTS

Ce n’est pas un mince problème, on l’imagine, de gouverner un pays grand comme la moitié de l’Europe et pauvre comme le Sahara. La province du Fezzan, vaste à elle seule comme la France, n’est reliée à la capitale que par radio. L’avion français d’Air-Tunis assure la liaison deux fois par mois.

Le téléphone n’existe pas. S’embarquer sur la piste — ce qu’on appelle «la tête ondulée» — à bord d’un «Land-Rover» on d’une «Jeep» est une expédition d’au moins trois jours, ce qui suppose un minimum de deux nuits à la belle étoile, situation bien inconfortable pour les ministres de Sa Majesté Idris.

Le reste du pays, avec deux locomotives et 243 kilomètres de voie ferrée, est à peine mieux desservi. Quand M. Ben Halim va rendre des comptes au roi, à Tobrouk, comme il le fit récemment à son retour de Paris, il emprunte un « avion spécial » aux Américains. Dans les corridors pâles et vides du Castello, qui fut sous les Turcs le domaine de la famille Karamanli, et qui est aujourd’hui le siège du gouvernement, on entend parfois retentir une sonnerie obsédante, comme celle d’un cinéma de quartier quand la séance est sur le point de commencer.

C’est seulement M. Soleiman Djerbi, sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, qui tente, en vain, d’appeler un planton pour porter un message urgent à M. Ben Halim.

Cette charmante opérette gouvernementale est née à la fois d’une erreur de l’ONU et des rêves généreux d’un fonctionnaire hollandais. On était en 1949, la guerre était finie depuis un lustre, les troupes anglaises occupaient la Cyrénaïque, les légionnaires avaient succédé dans le Fezzan aux soldats de Leclerc, la Tripolitaine était encore peuplée d’Italiens, on ne savait trop que faire de ces trois déserts, à qui les attribuer, comment les gouverner.

OÙ ERREUR FAIT COMPTE

II fut un instant question, entre Bevin et Sforza, d’un accord qui restituerait la Tripolitaine aux Italiens et placerait la Cyrénaïque sous le mandat des Anglais. Cette solution raisonnable n’eut pas l’agrément des Nations unies qui, à une voix de majorité, se prononcèrent en faveur de l’indépendance. Cette voix était celle du délégué haïtien qui avait pour instructions de voter « contre », se trompa, vota « pour », en sorte qu’aujourd’hui, la plus belle rue de Tripoli est une « rue Haïti ». L’ONU désigna comme premier résident de ce pays fantôme, comme parrain de la Lybie, un Hollandais débonnaire qui avait jadis fait ses classes d’administrateur colonial aux Indes néerlandaises. M. Adrien Pelt, formé à l’école de Roosevelt, joua loyalement le jeu de l’indépendance, ce qui lui vaut, à lui aussi, d’avoir sa rue à Tripoli. M. Pelt a quitté la Libye dès que fut proclamée l’indépendance, le 24 décembre 1951, mais il y revient souvent, comme ferait un oncle attentif auprès d’un enfant chéri et rachitique dont les jours seraient constamment en danger.

Ce que pense l’ONU de son oeuvre, ce ne sont pas, bien entendu, les quatre-vingts techniciens installés à Tripoli qui le disent. Mais il se trouve qu’un rapport daté du 1er novembre qui, sans être « top secret » appartient tout de même à la catégorie des documents confidentiels (restricted) nous est tombé entre les mains. Deux experts de l’ONU, MM. Elvins et Hynes, ont fait une enquête administrative dans les « départements du gouvernement fédéral et des administrations provinciales ». Leur verdict est terrible. La « libyanisation », écrivent-ils, a été trop rapide. Les fonctionnaires sont « incompétents, médiocres, indisciplinés, sans conscience et sans ponctualité ». Ils dénoncent le favoritisme et citent le cas de deux fonctionnaires importants qui « ne se montraient au ministère que le jour du paiement de leurs appointements ».

Ils font aussi des recommandations. Les fonctionnaires libyens devraient avoir « une bonne connaissance de l’anglais ». La semaine de travail, actuellement de 33 heures, devrait être portée à 40 heures.

On voit que l’ONU ne néglige rien…

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